Chapitre 56. Pari (2)

 

« Vous avez trois chances. Celui ou celle qui touche la cible la plus éloignée gagne. »

En fait, ce duel d’archerie suit les mêmes règles que les compétitions. J’ai vu de temps en temps des Héros se battre en archerie à la TV même si, bien sûr, les combats à l’arc entre Héros ont toutes sortes d’effets additionnels comme des tremblements de terre par exemple.

« Je commence ? »

Me demande Chae Nayun.

« Ouais. »

« Très bien. 100 mètres c’est trop facile, alors commençons à 200 mètres. »

Elle encoche une flèche et tire la corde. Ses yeux acérés fixent la marque des 20 mètres d’où surgira la cible.

« Tir ! »

Sur son court cri, la cible s’élance depuis la droite. Elle tourne son arc 60° vers la droite et tire, touchant avec aisance la cible à 200 mètres.

« Hey, c’est ton tour maintenant. »

Elle croise les bras en souriant et m’examine avec un regard arrogant.

Je copie maladroitement sa posture. Mes pieds écartés comme il se doit, je place mon centre de gravité entre mes jambes. Encochant ma flèche, je tiens fermement l’arc et la corde dans mes mains.

Bon, c’est de la reconnaissance vocale ?

« Tir ? »

Je murmure et une cible bondit. Surpris, je lâche la corde. Naturellement la flèche est loin de la cible.

« Pfft. Puhaha. »

Chae Nayun rigole mais elle ne se contente pas juste de rire. Elle se tient le ventre d’une main et me pointe du doigt de l’autre.

« Est-ce que tu n’as vraiment pas pratiqué ? Est-ce que tu veux recommencer à la marque des 100 mètres ?

Je secoue la tête.

« C’est un handicap. »

Bien que j’aie échoué une fois, je comprends mieux comment me positionner.

Chae Nayun a une posture de manuel mais je ne dois pas faire comme elle. Pour commencer, les postures de manuels sont faites pour une application pratique. On ne peut pas devenir un expert juste en perfectionnant le manuel. Ce n’est que l’exigence minimale pour en devenir un.

Et mon Don fait de moi un maître inné.

« Je dois recommencer, n’est-ce pas ? »

« Ouais, ouais. Il ne te reste que deux vies maintenant, alors tu seras out si tu manques deux fois. »

J’acquiesce et me redresse. Je n’ai pas besoin de viser. La cible bouge de toute façon alors il n’y a aucune raison de viser avant.

« Tir. »

La cible bondit. Je prévois sa trajectoire et tire de manière à rater la cible de peu. Ensuite, la flèche érafle la cible.

« …C’est une blague ? »

Je fais un spectacle mais Chae Nayun semble avoir perdu son intérêt. On peut en dire autant des spectateurs qui me regardent comme pour me dire que je suis juste une grande gueule en manque d’attention. On dirait que manquer deux fois de suite est de trop.

« Je sais comment faire maintenant. »

« Ouais, c’est ça. »

« J’y retourne. »

Je murmure rapidement :

« Tir. »

Cette fois-ci, je tire au moment où la cible bondit d’environ 2 mètres. Ma flèche vol à travers le ciel et transperce parfaitement la cible.

« Oh… ? »

Elle semble surprise par ma vitesse de tir. Il en va de même pour les spectateurs. Je lui fais signe avec un sourire détendu :

« C’est à toi. Pas de pression. »

« …Je suppose que tu t’es effectivement entraîné. »

La distance est maintenant de 250 mètres. Elle regarde au loin, sa corde tendue.

« Tir ! »

La cible s’élance, zigzaguant dans les airs. Après un moment de réflexion, Chae Nayun tire et sa flèche transperce le centre de la cible. C’est encore facile pour elle.

« Tu es le suivant. »

Les échanges suivants sont extrêmement ennuyeux. Nous tirons et touchons nos cibles chacun à son tour.

Cependant les spectateurs ne semblent pas être de cet avis car ils nous regardent avec une excitation évidente dans leurs yeux.

300 mètres, 350 mètres, 400 mètres, 450 mètres… La distance continue d’augmenter et atteint finalement les 500 mètres. À cette distance, les cibles sont à peine visibles à l’œil nu.

« … »

Les bras de Chae Nayun commencent à trembler de nervosité.

Si mes suppositions sont correctes, elle va bientôt s’auto-détruire. Sa personnalité ne convient pas à un tireur d’élite. Elle n’est pas patiente et s’agite et se fâche facilement.

Elle n’est pas du genre à gagner dans une compétition tendue comme celle-ci.

« Tir. »

Même ainsi, elle se calme avec une grande respiration et tire.

« …Ah. »

Cependant, sa flèche dépasse la cible. Elle l’a manquée pour la première fois à la marque des 500 mètres. Je peux immédiatement dire qu’elle est secouée.

« Tir. »

Elle parvient à réussir à son deuxième essai mais il ne lui reste maintenant que deux vies. Elle expire de soulagement.

« Whew… »

Elle ne sera cependant pas capable de surpasser la marque des 600 mètres.

Je vais lui forcer la main.

Pour lui infliger une pression psychologique, je crie dès qu’elle a terminé son tour :

« Tir. »

Je tire immédiatement et la flèche traverse parfaitement le centre de la cible.

Le visage sombre, Chae Nayun lève son arc une fois de plus mais je l’arrête :

« Puisque nous sommes à mi-chemin, je vais y aller en premier à partir de maintenant. »

Sans attendre son accord, je lève mon arc et encoche une flèche.

« Tir. »

La cible surgit de la marque des 550 mètres mais je la vois aussi clairement que si elle n’était qu’à un mètre. C’est une marionnette en forme d’oiseau couverte d’un tissu noir. Mes yeux peuvent aussi prédire sa trajectoire. Après avoir pris en compte la vitesse de la flèche dans mes calculs, je tire sur la silhouette scintillante de l’oiseau-marionnette.

Comme la fois précédente, ma flèche transperce parfaitement la cible.

« C’est à toi. »

Chae Nayun, qui fixe la cible hébétée, flanche. Ses lèvres sont maintenant sèches et elle déglutit difficilement avant de lever silencieusement son arc.

« Tu le sais aussi, n’est-ce pas ? »

Avant qu’elle ne puisse tirer, je la provoque. Pour le dire simplement, je lui parler vulgairement pour secouer sa mentalité :

« Tu es mauvaise à l’arc. »

Elle me fusille immédiatement du regard. En vrai, être capable de toucher à 550 mètres sans utiliser de magie est remarquable, les flèches en bois ne pouvant pas ignorer la résistance de l’air même avec un arc de grande qualité.

Cependant, être ‘remarquable’ n’est pas le niveau désiré par Chae Nayun. En n’étant que décente au tir, elle ne peut pas accomplir son ‘but’.

« Mais pourquoi… »

« Tir ! »

Elle crie avec force et m’interrompt. Serrant les dents, elle tire vers la cible.

Cependant, les archers impatients ne peuvent jamais toucher leur cible.

Sa flèche dépasse la cible.

« Mais pourquoi persister à utiliser un arc… Ça m’a rendu curieux alors j’ai pris un peu de temps pour y réfléchir. »

« La ferme ! »

Crie-t-elle de frustration.

« Tir. »

Cette fois-ci, elle se concentre autant que possible et tire. Heureusement, elle parvient à toucher la cible. Je crie en retour sans lui donner une chance de se reposer.

« Tir ! »

Ma cible bondit avant même que les débris de la sienne ne puissent toucher le sol.

Lorsque je tire, la cible est détruite instantanément. Je ne suis pas du tout sous pression mais le visage de Chae Nayun commence à pâlir.

Je continue de lui parler :

« Au fond de toi, tu le sais aussi. Tu as un plus grand talent avec les épées. »

Elle n’est pas devenue un disciple de Yoo Sihyuk pour rien. En tant que Maître Héros, Yoo Sihyuk se moque des antécédents des gens. La seule chose qu’il prend en considération pour choisir ses disciples ce sont leurs talents.

Char Nayun est l’une des ‘Enfants de Yoo Sihyuk’.

« J’ai dit la ferme ! »

S’écrie-t ’elle de rage. Je lève mon arc.

C’est la marque des 600 mètres maintenant. À moins d’utiliser des flèches magiques, la portée maximale de l’arc léger que j’ai en mains est de 1.4 kilomètre. Bien que 600 mètres n’est même pas à la moitié de cette distance,1.4 kilomètre n’est purement que la ‘portée maximale’.

La portée réaliste, que même les archers professionnels ne peuvent toucher qu’avec une chance de 50% est exactement la moitié de cette distance. Mais dans cette compétition, les cibles volent même dans les airs. L’actuelle Chae Nayun est simplement incapable de toucher une cible à cette distance.

« Tu as peur. Tu as peur de te battre avec une épée et tu as peur d’être couverte de sang. »

C’est comme ça qu’elle est dans l’histoire d’origine. Le meurtre de sa mère a créé un profond trauma dans son cœur mais, dans cette timeline, son trauma doit être encore plus profond à cause de ce qui est arrivé à son grand frère.

« C’est pour ça que tu te justifies tous les jours. Que tu es tout autant talentueuse avec un arc. Que tu peux devenir la plus grande des Héros même avec un arc. »

Je prends un moment pour respirer.

« Mais avec un arc, tu ne seras pas capable de tuer le moindre Djinn, sans parler de venger ton grand frère. »

C’est le coup de grâce. Tak. Elle lâche la corde de son arc. Sa flèche s’envole dans le ciel vide, marquant son troisième échec.

Elle a perdu.

« Qu’est-ce que tu viens de dire… »

Elle me fusille du regard avec des yeux pleins de rage. Je peux voir du sang s’écouler de ses mains qui tiennent l’arc.

« Avec cette force, tu devrais utiliser une épée. »

Je regarde dans la distance. Je crie ensuite ‘Tir’ non pas une ou deux fois, mais trois fois.

600 mètres, 650 mètres, 700 mètres.

Trois cibles s’élancent dans les airs avec un petit délai. Je tire rapidement trois fois de suite et les trois flèches percent les trois cibles.

Je ne m’arrête pas là. Je veux connaître les limites du Maître Tireur d’Elite de grade 6. Puisqu’elle a terminé, je continue à tirer seul.

750 mètres, 800 mètres… L’atmosphère s’alourdit alors que la distance s’agrandit  et que la respiration lourde de Chae Nayun se fait encore plus bruyante. Je peux sentir son souffle piquant rempli de colère et de défaite.

« 900 mètres. Je vais m’arrêter ici. »

J’abandonne par la suite, sentant que 900 mètres est ma limite. Je ne veux pas essayer la marque des 950 mètres où j’ai une grande chance d’échec.

« 550 mètres contre 900 mètres. C’est ma victoire, n’est-ce pas ? »

Je la regarde. Avant que je ne m’en rende compte, ses yeux furieux s’humidifient.

Elle est actuellement incapable de battre sa colère. Normalement, elle m’aurait sauté dessus quand j’ai mentionné son frère mais elle ne veut probablement pas avoir l’air d’être une mauvaise perdante.

« J’ai eu de la chance. »

Je souris et tends ma main vers elle. Son visage se distord. Sans surprise, elle ne me serre pas la main.

« Qu’est-ce que tu veux. »

À la place, elle murmure brièvement.

Etonnamment, elle a facilement accepté sa défaite. Je souris :

« Rien. Je ne veux rien. »

Si je la force à abandonner l’arc, elle le fera dans la frustration et le regret. Mais si elle ne l’abandonne pas de sa propre volonté, si elle ne parvient pas à surmonter son attachement aux arcs et sa peur des combats rapprochés, elle ne sera pas capable d’atteindre le pinacle de l’escrime.

Et je sais qu’elle est capable de surmonter sa peur et son trauma. Elle grandit toujours à travers la frustration, la défaite et la colère. C’est une chose qui ne doit pas avoir changée.

« Mais, je veux que tu réfléchisses par toi-même. Quel est ton Don. Quel est ton talent. »

Dis-je en remontant mes cheveux. Peut-être parce que je me suis trop concentré, je transpire beaucoup.

Je me rappelle soudainement que l’arc que je tiens appartient à Chae Nayun.

« Oh et, je vais prendre cet arc. »

Même le moins cher des arcs coute des millions de won. Je dois économiser de l’argent quand je le peux. Ça ne semble pas la déranger, ou alors, elle n’a peut-être même pas entendu cette dernière partie.

Ses épaules tremblent légèrement. Elle pleure doucement.

Je me retourne sans dire un mot et quitte le champ de tir où seul le bruit du vent se fait entendre.

 

**

 

Au même moment, au plus haut étage d’un hôtel 5 étoiles de Séoul…

« Boss, tu y vas vraiment ? Tu n’as pas à y aller par toi-même, tu sais. »

Demande Jain avec inquiétude devant une table richement décorée du penthouse.

« J’y vais. »

Boss acquiesce.

« Je vais l’examiner moi-même. »

« …Ehew. Tu es de nouveau fixée sur quelque chose. »

Boss est inébranlable.

Sans autre choix, Jain utilise sa magie. Un nouveau visage recouvre celui de Boss.

Le Don de Jain peut être utilisé sur quelqu’un d’autre aussi longtemps que la personne reste à moins de 10 kilomètres d’elle. En utilisant son Don, elle a changé son visage et son physique pour ressembler à ceux d’une certaine cadette.

« Alors, est-ce qu’on attend juste quelque part sous la mer ? »

Après avoir terminé l’opération, Jain murmure en étudiant l’expression de Boss.

« Jain, tu as peur ? »

« Non, je n’ai pas peur. C’est juste que… tu sais, cette salope de Yun Seung-Ah pourrait venir. »

Yun Seung-Ah et Jain sont comme chiens et chats, Si Yun Seung-Ah vient en tant que superviseur d’examen, Jain est incertaine. Incertaine, de la laisser vivre.

« J’ai raté cet anneau à cause d’elle. Si je le revois, je ne pense pas pouvoir me retenir. »

Boss regarde calmement Jain avant d’acquiescer :

« Alors va juste à attendre à proximité. »

« …Okay. Ah, et voici les détails de la cadette qui te sert de déguisement. Jettes-y au moins un œil. »

Jain lui donne un épais tas de papier. Jain peut copier pour elle-même l’apparence externe et les habitudes, mais ces dernières ne s’appliquent qu’à elle.

Boss commence à lire les documents avec les antécédents de la cadette.

« Tu as un bon jeu d’acteur, n’est-ce pas Boss ? »

« Bien sûr. »

« …Okay. »

Il reste trois semaines avant l’examen final.

 

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