Lishnul 1

Pas de récompense, pas d’au revoir reconnaissant. Le départ fut rapide. Les villageois nous ont regardé partir sans rien dire en sachant eux comme nous que nous ne nous reverrions jamais et que c’était mieux ainsi. Trop de morts en un soir a fini par avoir raison de notre sauvetage. Même ceux que j’ai sauvés ne semblent pas avoir envie de me regarder différemment. Dans une telle ambiance partir ne fut pas très difficile. Ils ont partagé des vivres et offert une nouvelle voile pour le Drakkar, mais je ne sais pas si c’est pour être sûrs de ne plus jamais nous revoir ou vraiment comme une sorte de récompense.
J’espère que les villageois s’en sortiront, qu’ils arriveront à être heureux sans qu’un autre malheur n’arrive et n’anéantisse le village complètement. Après avoir perdu plus des trois quarts de sa population j’en doute, mais j’espère vraiment que ce sera le cas.

Quoi qu’il en soit, avec Emy et Thif nous avons pris la route.
La journée s’est passée lentement au gré du courant et puis la soirée à son tour entre sommeil et tour de garde. Nous sommes tous les trois restés silencieux à cause de Thif qui avec sa seule présence laisse un malaise sur ce qui s’est produit dans le village.
Lui semble faire l’innocent et se contente de tenir la barre pour s’occuper. Du côté de celui d’Emy, c’était apparemment le moment d’entretenir ses armes et pièces d’armure. Du mien c’était le moment de m’entraîner physiquement tout en gardant mon équilibre sur le navire en suivant les conseils d’Emy qui de temps à autre relève la tête pour m’observer. Tout ça en faisant des pauses pour expliquer de nouvelles idées à Juliette et Micha qui ne semblaient pas vraiment heureuses de devoir s’entraîner comme ça à leur tour.

Aux premières lueurs et en me réveillant je peux voir un phare gigantesque, pas aussi grand qu’une des tours secondaires comme celle des Rangers, mais d’une taille impressionnante malgré tout. A l’horizon et à mesure que nous nous en sommes approchés le nombre de navires dans les eaux a augmenté drastiquement.
Le courant est de plus en plus fort à l’approche de la fin du monde. Je me demande comment les navires font pour repartir dans l’autre sens ? Dans le village où a eu lieu l’attaque c’était sans doute encore possible d’aller dans l’autre sens, mais d’ici ? C’est peine perdue. La voile et le gouvernail permettent de changer la direction avec difficulté mais faire demi tour même avec du vent est impossible avec ce courant.
Le port semble être placé dans un bras de mer, mais peut être que celui-ci va plus loin et rejoins un autre océan en passant par l’intérieur des terres ? Vu qu’aucun navire ne va dans l’autre sens je ne pense pas me tromper.

D’après les quelques échanges que j’ai pu avoir avec Thif la capitale se nomme Lishnul et le royaume Suleit. Le pays est riche grâce à ses terres agricoles où les récoltes sont abondantes grâce au climat chaud même si la sécheresse peut être un problème certaines années et les tempêtes de sable dangereuses. Pour y parer, il y a apparemment des grandes murailles de pierre qui coupent le pays du reste du désert et empêchent le sable de détruire les hectares de champs. Même si le pays est en périphérie du monde ses artisans y sont apparemment réputés pour la finesse des épices et du travail d’artisanat qui serait l’un des meilleurs du monde et qui n’est possible que grâce au commerce avec l’extérieur. Le Royaume est riche en tout cas. C’est sans doute pour ça que même s’il est désaxé du reste du monde en étant proche d’un des bords les navires de commerce prennent la peine de venir jusqu’ici.

*

Nous arrivons à l’entrée du port qui se trouve au pied du phare. De nombreux navires nous entourent et la plupart des marchands et autres nous font des signes de la main par politesse alors que nous approchons d’une sorte de point de contrôle. Même si Thif nous assure qu’il n’y aura pas de problème j’ai des doutes…
Après tout nous ne sommes pas des marchands et ce n’est pas comme si Thif avait sur lui le moindre signe de noblesse. Même si les villageois lui ont donné d’autres vêtements avant notre départ, ça ne lui donne pas l’air d’être un noble pour autant entre sa barbe et ses cheveux gris.

Nous approchons d’un des pontons mis à la disposition des navires avant qu’ils ne puissent vraiment entrer dans le port et j’aide Emy à accoster tandis que Thif reste à la barre.
Aussitôt fait un homme suivi de ce qui ressemble à un serviteur s’approche. Le premier porte une ardoise tandis que le second a les yeux bruns, la peau pâle et que sa bouche est recouverte d’une sorte de cuir qui donne l’impression de lui servir de… muselière ?

Le premier est habillé de vêtements qui semblent être ceux d’un bureaucrate riche et il ressemble beaucoup au chef du village de pêcheurs même si il semble bien plus riche.

La véritable énigme c’est cette personne qui l’accompagne. Au masque on pourrait croire que c’est un esclave, mais même si les vêtements qu’il porte semblent moins luxueux il n’a pas l’air d’en avoir la condition. Avec le masque, autre chose attire ma curiosité. Il a une longue tresse qui est enroulée avec quelque chose qui ressemble à un fil d’or. Il a remarqué que je l’observe, mais même s’il me dévisage à son tour, il ne semble pas s’intéresser plus à moi et se met à fixer le sol.

  • Bien le bonjour, voyageurs. Déclinez votre identité, votre activité, vos biens, la raison de votre présence ainsi que votre pays d’origine et le métier de chacun des membres de votre équipage. Nous prenons également les listes au cas ou vous en auriez une, mais uniquement si vous présentez avec celle-ci un sceau royal de notre royaume.
  • Je vais commencer dans ce cas. Je me nomme Thifeinn, second fils du roi Ciorel du royaume de Penovia, frère d’Owa le sage.
  • Noble Thifeinn, je ne savais rien de votre visite… quelle est la raison de votre venue si soudaine ?
  • Je suis là pour demander une audience avec le roi. C’est avec lui que je dois parler.

L’échange continue encore quelques minutes et même si cela reste discret, à chaque réponse l’homme à l’ardoise lance un regard vers l’homme à la muselière qui se contente de fixer Thif… ou plutôt Thifein maintenant ? Continuons avec Thif, ce sera plus simple. Je jette un coup d’œil à Emy qui écoute la conversation avec attention, mais assez vite arrive un sujet épineux.

  • Monseigneur, qui sont les deux personnes qui vous accompagnent ?
  • … Ce sont mes gardes.

Le marchand tourne alors son regard vers l’homme à la muselière et celui-ci ferme un œil tout en fixant en retour l’homme à l’ardoise. L’échange dure un fragment de seconde et je n’aurais peut être pas fait attention en temps normal mais vu que j’ai la compétence Perception je me sentirais mal de manquer quelque chose de ce genre.

  • Allons, Monseigneur. Ce n’est pas votre première visite et sans présentation du sceau royal de votre pays ou de celui de Suleit vous savez que vous devez répondre aux questions le plus clairement possible.
  • Ce sont des grimpeurs. Ce ne sont pas exactement mes gardes, mais ils m’ont déjà défendu et je peux répondre de leurs actes.
  • En êtes vous certain ? Monseigneur, est ce leur première visite à Lishnul ?
  • Ils ont défendu un village plus à l’ouest d’ici d’une attaque et il me semble qu’il était encore en Suleiti. Ils n’ont pas hésité à mettre leurs vies en jeu pour ça sans attendre de récompense. Ils sont mes gardes pour l’instant, mais leur mission semble liée à la mienne et je répondrais de leurs actes.
  • Vos réponses semblent confuses d’après mon Mange-mot, Monseigneur, mais c’est sans doute la fatigue du voyage. Si vous le souhaitez et vu que vous ne semblez pas avoir de ressource à votre disposition, je peux vous recommander de venir chez moi pendant votre séjour ? Puis-je au moins vous proposer d’être accompagné de mon Mange-mot qui pourra vous guider à travers la ville ?
    Une connaissance m’attend déjà dans sa demeure, mais un guide sera le bienvenu, merci.
  • Je vous en prie, Monseigneur. Si vous le voulez bien je vais passer aux grimpeurs pour m’assurer de leurs intentions. Votre nom jeune homme ? N’hésitez pas à juste donner les informations qui vous semblent utiles, sexe, classe, intentions et autres.
  • Hm… Nomad. Célibataire, Grimpeur.. Homme… Dresseur. Pour l’instant j’escorte Thifeinn dans le but de réaliser ma quête… C’est la première fois que je viens dans ce royaume et je n’ai pas l’intention d’enfreindre la loi.
  • Bien, bien. Le mot célibataire semble poser problème, mais je ne m’attendais pas à voir un Dresseur après tant d’années.

Sur le mot célibataire, l’homme à la tresse a fermé les deux yeux rapidement et je pense que c’est assez clair à présent qu’il est une sorte de détecteur de mensonge.

Le fonctionnaire passe ensuite à Emy qui se contente de répondre comme je l’ai fait. Le fonctionnaire semble étonné en entendant le mot « Paladin » et baisse légèrement la tête comme pour montrer son respect. De mon côté disons que j’ai omis de dire que j’étais un assassin, mais ça me parait évident que ce n’est pas quelque chose à annoncer. Pour ce qui est de Micha et Juliette, je n’ai pas l’intention de dire quoi que ce soit. Le fonctionnaire semble réserver certaines questions, mais j’ai l’impression que c’est par simple signe de respect envers Thif qui fait partie d’une famille royale.

Le fonctionnaire échange encore quelques paroles avec Thif et après quelques questions de plus pour Emy et moi pour s’assurer de nos intentions, sont « Mange-mot » monte sur le bateau d’un bond sans que celui-ci ne tangue, ce qui n’est pas une mince affaire. Même pour moi qui suis plutôt agile, ce n’est pas le genre de prouesse dont je pourrais me vanter. Je pense que cet homme est un peu plus qu’un simple détecteur de mensonge, mais je ne pourrais pas m’en assurer sans me renseigner.

Alors que je le fixe et qu’il me fixe en retour Emy s’approche de moi et d’un coup de coude me demande si je ne serais pas en train de tomber amoureux pour le regarder avec autant d’insistance. C’est vrai que c’est étrange, mais je ne saurais dire pourquoi. Ce n’est pas juste la différence de culture qui me fait faire ça. C’est juste… Ses yeux peut-être et cette aura qu’il y a autour de lui comme s’il cachait ou captait quelque chose à lui. Ce n’est pas menaçant, c’est juste étrange, différent de ce que je connais et c’est sans doute ça qui me dérange.

Emy me demande de l’aider à détacher le navire et assez vite nous partons vers l’intérieur du port alors que le fonctionnaire nous donne un emplacement pour amarrer le Drakkar en nous disant que le Mange-mot nous y guidera.
Nous passons en bas du phare et partons en direction des quais. La ville est à flan de colline et s’étale sur des dizaines de kilomètres. Des centaines de navires marchands sont amarrés dans le port. Des maisons aux murs blanc, rouge, brun ou encore aux couleurs du désert, aux toits plats disposant de jardins en terrasse qui ont l’air luxuriants et recouverts par endroits de lierre et de palmiers.
Les habitants semblent plutôt riches et ils le montrent sans trop de problème avec dès l’entrée ce phare et le palais gigantesque qui surplombe la ville. Un palais aux couleurs brune et or, vêtu de draperies gigantesques qui flottent au vent comme d’immenses bannières. Si le phare et le port sont l’entrée, alors le palais semble être la destination suivante dans cette ville.

Loin de la violence de l’océan, du froid des pierres et des pavés du pied de la tour se tient donc la ville de Lishnul sous le soleil du désert, première capitale que je vois dans le monde de Galatia. Une cité dont l’architecture rappelle l’orient terrestre et où les couleurs changent de maison en maison.
D’un premier abord la ville semble jolie et plaisante. Entre son port, ses maisons, son palais. Tout ici inspire la découverte et des choses que je n’aurais pas pu voir sur terre. Il suffit de regarder l’air enfantin d’Emy alors qu’elle regarde la ville à mesure que nous approchons.

Je la regarde sourire tandis que Thif à la barre se contente de suivre les gestes du Mange-mot qui indique la direction. J’ai l’impression que notre séjour sera mouvementé, après tout, nous sommes ici pour recruter une armée.

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