PTSD

Je ne sais pas comment ça se passe du côté d’Emy, mais je suis étonné de voir qu’il y ait aussi peu de guerriers dans les rues. C’est difficile de l’imaginer perdre, mais de là à retenir autant de personnes je ne sais pas. Après il y a aussi les quelques gardes et pêcheurs qui défendent le village, mais contre des guerriers entraînés est-ce que c’est possible de tenir bon aussi longtemps ?
Je peux entendre des cris de gens en train de souffrir à travers tout le village et par moment venant du port, de grands fracas qui m’indiquent qu’Emy a de quoi s’occuper.
Je ne vais pas me plaindre en tout cas. Les guerriers dans les rues sont en général bien trop occupés à fouiller les maisons pour me remarquer passer derrière eux et parfois les tuer.
J’en suis à présent à trois maisons et par là j’entends les maisons encore debout et très légèrement en flamme.
Je ne pourrais pas sauver tout le village et une bonne partie de celui-ci est déjà condamné. Les maisons les plus proches du port, et celles dans ce qui ressemble le plus à des rues principales sont déjà dévastées.
Les hurlements dans les maisons aux portes les moins solides, les corps sans vie dans les rues. Est-ce que je suis vraiment de taille pour ça ? Je ne veux pas fuir, mais une partie de moi doute de la différence que je peux faire ici…

Cependant, j’ai déjà aidé des gens à fuir. Des gens qui ont encore un avenir après cette nuit. Ce n’est pas mon monde ni ma bataille à mener, mais je ne peux pas simplement fuir. Même si l’incendie et les hurlements m’empêchent de réfléchir correctement, je ne serai pas un lâche. J’ai un choix à faire entre me dégonfler maintenant en cédant à la pression et essayer de faire de mon mieux. J’imagine qu’à partir de maintenant je devrai juste serrer les dents, faire ce que je peux et…
Juliette me mord la main. La douleur me réveille et me sort de mes pensées. A travers le lien, je peux sentir de l’irritation venant d’elle et de l’inquiétude venant de Micha. Je…
Il faut que j’arrête de me prendre la tête. J’ai mieux à faire et même s’ils sont moins nombreux dans les rues que ce que je pouvais penser, je ne suis pas en sécurité pour réfléchir ici.

Je bois une gorgée d’antidote et me remets en marche. Devant moi se trouve un groupe de trois guerriers en train de poursuivre un enfant. L’enfant passe à côté de moi et les guerriers s’arrêtent en me voyant. A partir de maintenant je ne dois pas avoir de doute. Derrière les trois guerriers et dans la distance je peux voir le chaos dans les rues. Une scène que je n’aurais jamais pensé voir sur Terre et qui est la première chose que je vois en entrant dans un nouveau monde. Est-ce que c’est de ça dont parlait l’oracle ? Un village en flamme, des gens qui meurent brutalement et moi au milieu de tout ça. Est-ce que je suis responsable de ce qui ce produit ici ?
Juliette resserre sa prise sur mon poignet pour me faire signe de ne pas continuer à réfléchir, mais malgré sa morsure je n’arrive pas à m’en empêcher.
Soudainement un guerrier fonce dans ma direction en brandissant sa hache. J’esquive son arme et d’un mouvement de ma main Juliette se jette sur son visage et il commence à hurler. Une marque dont un peu de sang sort coule sur sa joue jusque dans sa barbe hirsute. Les deux autres se mettent en mouvement et j’esquive un coup d’épée. Le dernier reçoit une flèche en plein dans le torse prouvant que le garde n’est pas bien loin de moi. Ça fait plaisir de savoir que je ne suis pas complètement seul.
Je me concentre sur le deuxième guerrier et plante mon stylet dans sa gorge tandis que d’un coup de pied je jette le premier au sol qui continue de se tenir le visage. Le poison commence déjà à se répandre et il ne pourra bientôt plus respirer à mesure que le venin lui paralyse les muscles. Le garçon qui lui est passé en courant à côté de moi est bien trop loin pour que j’ai envie de lui courir après. S’il n’est pas stupide, il ira se cacher en dehors du village, mais je ne pourrai rien faire de plus pour lui.

Je rentre dans une maison sans attendre et j’y découvre une scène macabre qui aurait sans doute plu à Léon.
Deux guerriers retournent les meubles en bois à l’intérieur et sont probablement à la recherche d’un trésor, mais ce sont les villageois morts éparpillés à l’intérieur qui attirent mon attention.
Je m’occupe de l’un des guerriers en me servant de mon arbalète et de l’autre en me servant de mon stylet. Comme si je pouvais laisser des gens capables de massacrer des innocents comme ça en vie…
Je vais finir par me sentir malade et j’imagine que ça serait déjà le cas si Juliette n’était pas là. Et malgré sa présence je commence à avoir mal à la tête comme si je continuais à accumuler toutes les choses que je vois et que je ressens, les morts, les cris, les flammes…

A combien de guerriers tués j’en suis maintenant ? Je crois que ça fait 17 au total. Pas de quoi être fier, mais je décide d’aller sur un toit pour me reposer et jeter un coup d’œil à ce que devient Emy. Si je ne fais pas de pause, je pense que quelque chose va se briser à l’intérieur de moi et Juliette s’en rend bien compte à travers le lien. Quelque chose de plus grave que moi en train de tourner de l’œil.
Je récupère Micha qui vient se blottir contre mon cou tandis que Juliette reste silencieuse, comme si elle avait fini par être raisonnable. Je ne suis pas spécialement fatigué physiquement, mais j’ai vraiment besoin d’une pause, ne pas penser aux massacres, à l’odeur du sang, à la douleur…
Je me rends compte d’une chose, je ne suis pas fait pour la guerre.

*

« Ahaha !!! »

Un coup de marteau, puis un autre. Les soldats volent devant elle.
Franchement je ne comprends pas ce qui se passe… Je sais qu’Emy adore le combat, mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit à ce point. Il reste un groupe de gardes et de pêcheurs derrière elle. Apparemment, ce sont les derniers vivants et ils ne sont qu’une quinzaine a être protégés par Emy face à toute une armée. Que ce soit les flèches ou encore les charges successives de guerriers, elle stoppe tout comme si de rien n’était tout en souriant. Un bouclier d’une main et son marteau dans l’autre. Je n’avais vraiment pas besoin de m’inquiéter pour elle.
Mais ce qui m’étonne le plus c’est qu’ils ne changent pas de stratégie… C’est pourtant clair qu’Emy ne fatigue pas et s’amuse. Qu’est-ce qui peut les pousser à continuer à charger comme ça ? Passons.

Je demande à Micha de revenir. Le garde à côté de moi m’observe comme si je ne me rendais pas compte qu’il ne restait que très peu de temps avant la destruction complète du village.

« C’est ma première bataille de ce genre, j’avais juste besoin d’une minute »

Le garde me regarde alors avec un mélange de désespoir et de colère dans les yeux tout en serrant les dents.
Je peux comprendre que pour lui se soit difficile à avaler, mais voilà, je ne suis qu’un gamin. J’en ai conscience aujourd’hui. Tout ça ce n’est pas de mon niveau. J’ai beau me convaincre que je peux faire quelque chose et savoir que c’est le cas, il y a des limites que même moi je ne peux pas atteindre.
Je me disais qu’avec Emy, on se complèterait dans la tour, mais ce n’est pas le cas. Tout ça c’est bien au dessus de moi. Ça fait un mois que j’ai quitté la Terre et je ne réduirai pas tout ce que j’ai fait pendant ce temps. J’ai affronté un Berserk en duel, tué un psychopathe, survécu à des attaques répétées, appris à me défendre et à survivre, dressé des animaux… J’avais l’impression de m’en sortir au pied de la tour, mais ce qui se passe autour de moi en ce moment est clairement au dessus de mon niveau et je vois bien que celui d’Emy joue dans la balance.
Je peux faire une différence et je vais la faire, mais le garde n’a pas le droit de me reprocher d’avoir les nerfs qui lâchent face à… tout ça ?

Après Léon, je m’étais dit que ça irait, que je pourrais tuer sans que ça me fasse quelque chose, mais non. J’accumule depuis que l’attaque du village a commencé. Comme si j’étais responsable de tous les morts.
Je fais de mon mieux, même si d’après le garde ce n’est pas suffisant.
Mais ce n’est pas le moment de me plaindre. J’ai presque envie de lancer une remarque pour qu’il arrête de me fixer comme ça, mais ce serait stupide et ça l’irriterait encore plus. Il a au moins dix ans de plus que moi, mais on sait très bien tous les deux que le destin de son village repose sur Emy et sur moi…
Je pourrais trouver une excuse plus ou moins valide à cette pause comme la fatigue, le fait que je ne sois qu’un gamin, mais je ne vais pas me servir de mon âge comme d’un argument valable pour la justifier. Il me suffit d’une pensée pour Seth et Layla qui sont encore plus jeunes et qui semblent avoir vécu un enfer sur Terre pour me retirer l’envie.
Je dois arrêter de réfléchir, vraiment.
Chercher des excuses n’est pas une bonne chose même si je n’ai qu’une envie c’est de partir d’ici et me voiler la face comme je l’ai fait jusque là n’est pas une bonne chose non plus. Les choses qui sont en train de se produire dans ce village sont monstrueuses, mais s’il y a bien un sentiment qui va m’être utile dans l’espèce de soupe qu’est devenue ma tête, c’est la colère que j’éprouve quand je pense aux guerriers qui sont responsables de tout ça.

Il est temps que je me reprenne en main.
Je me relève et me gifle violemment le visage à plusieurs reprises. C’est le moment d’y aller.
Un pas en avant et je saute du toit pour retourner en enfer.

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