chapitreZ_2.jpg

Porte 1

Honnêtement je suis allé me coucher avec elle sans vraiment trop y penser, je me suis dit que je serais sans doute de retour dans cinq minutes. J’ai quand même fait une lettre au cas où, que j’ai laissé sur mon bureau à côté de celle de ma copine. C’est quand je me suis dirigée vers le lit avec elle qu’elle m’a fait promettre une chose.

  • Quoi qu’il arrive, continue et ne t’arrête pas d’accord ? On se retrouvera de l’autre côté. Tu me le promets ?
  • Maintenant que tu le dis j’ai oublié que j’avais un rendez vous demain pour un travail…
  • Hmph, reste sérieux pour une fois.
  • Oui bien sûr que je te le promets. C’est pareil pour toi, ne me laisse pas seul là-bas, d’accord ?
  • Ne pense pas que je sois du genre à reculer aussi facilement.

Je dois dire qu’à partir de là, j’ai commencé à m’inquiéter, mon image du suicide est revenue. Même en sachant qu’il n’y a qu’une chance sur dix que je ne revienne pas ici, j’ai commencé à paniquer à l’idée qu’elle passe et pas moi au point de ne plus avoir sommeil, mais ma copine avait déjà tout prévu. Elle s’était fournie des somnifères comme elle l’avait lu pour les départs de couple. Ils servent à faire en sorte que même s’il y a un décalage sur l’entrée en phase de sommeil l’autre ne panique pas en sentant disparaître le corps de sa moitié et réussisse à s’endormir à son tour.

Légèrement fatigué je m’allonge sur le lit et elle s’installe à côté de moi. Les somnifères commencent à faire effet et je regarde le visage de ma copine alors que je sombre progressivement dans le sommeil en tenant la clé. J’échange encore quelques paroles avec elle en essayant de me donner du courage de ne pas juste lâcher la clé et m’endormir normalement, mais je ne veux pas la perdre elle plus que tout. Je ne veux pas. Je ne…veux…pa….

*

Changement de décor. J’ouvre les yeux et face à moi se trouve une arche en pierre délimitée par un mur. Derrière moi il y a l’océan et devant moi se dresse la tour qui s’efface à mesure qu’elle monte. Le ciel est gris et le vent marin souffle doucement. Je suis tout seul et ma copine n’est pas en vue. Il n’y a pas de consignes ni rien, mais j’imagine que je dois passer l’arche pour pouvoir réellement entrer dans la tour. Je ne pense pas que me mettre à l’eau soit ce que l’on me demande de faire afin d’entrer où toute autre idée du même genre comme attendre ici par exemple.

Je suis toujours habillé des vêtements que j’ai gardés en dormant et la clé se trouve toujours dans ma main. Je la place dans la poche de mon jean et fais quelques pas en avant sur l’espèce de goudron qui recouvre le sol. Mes pas résonnent étrangement comme si j’étais toujours en train de rêver.

L’arche est gigantesque et fait plus de dix mètres de haut pour une quinzaine de mètre de large. Il n’y a pas de décoration ni de gravure dessus. Elle semble être faite en pierre et taillée d’un seul et même bloc. A mesure que je m’approche j’ai l’impression qu’une sorte de fine pellicule blanche la recouvre et elle ressemble à une sorte de surface aquatique vu la façon dont le vent la déforme. J’y passe la main mais rien ne se passe, je trouble juste la surface. Jusque là c’est étrange, mais rien de « particulier », vu la situation. Je me demande si ma copine est en face de la même chose.
Enfin bref, je prends mon inspiration et marche en direction de la pellicule sans savoir ce qu’il va ce passer. Je ferme les yeux par instinct comme quand on met la tête sous l’eau et quand je les rouvre, le paysage a encore changer. Je suis dans une sorte de plaine vide et qui a l’air de s’étendre à l’infini et en face de moi se trouve une porte. Honnêtement je n’ai pas l’impression d’avoir changé d’objectif puisque c’est apparemment d’ouvrir la porte qui se trouve à une dizaine de mètres. Je fais un pas en avant et dans ma tête j’entends un message qui résonne.

« Ne te retourne pas et franchis la porte si tu veux aller dans la tour »

Je me frotte la tempe, le message qui vient de retentir est assez étrange. Je fais un pas en avant et me fige. Derrière moi je commence à entendre des bruits de plus en plus forts de pas et de paroles.

« Alors c’est comme ça ? »

J’entends la voix de mon père à quelques mètres derrière moi. Je ne sais pas quoi répondre et reste immobile en me répétant qu’il ne faut pas que je me retourne en essayant de suivre la consigne que j’ai entendue dans ma tête.

« Tu comptes vraiment franchir cette porte ? »

C’est avec un ton sévère que retentit sa voix, il n’a pas l’air très content de me savoir là. Ça me rappelle un peu sa manière de me gronder. Je comprends mieux la consigne en tout cas.
Je ne sais pas si je dois répondre. Au fur et à mesure d’autres phrases se font entendre et je fais un autre pas en avant sans dire un mot. Je pense que si je lui réponds soit il ne m’entend pas, soit il m’entend et me répond à son tour et je commence du coup une conversation avec une version imaginaire de mon père puisqu’il ne peut pas être là.

« Tu penses vraiment que franchir cette porte te rendra heureux ? Plus que d’être ici avec nous ? Retourne toi quand je te parle ! Yaël, tu as pensé à ce que dirait ta mère ? »

Je me fige à nouveau, la tentation de me retourner commence à être de plus en plus forte, mais j’essaye de me contenir et de ne pas le faire. J’ai aussi très envie de répondre, mais ce n’est qu’une voix et qu’il n’y a personne derrière moi. C’est juste une épreuve que m’impose la tour, rien de plus. Le paysage et la porte devant moi sont là pour me le rappeler. Ce serait stupide de rater mon entrée simplement à cause d’une illusion de ce genre.
Je fais encore quelques pas en avant en essayant de me concentrer sur la porte. La voix semble plus forte et rejointe par d’autres voix que je connais. Il y a les voix de membres de ma famille et d’amis qui retentissent. A mesure que j’avance, comme si tout cela était orchestré les voix retentissent une à une sans jamais se chevaucher. Chacune y va de son petit mot, mais le sujet principal est que les voix me répètent sans arrêt qu’il n’y a pas de retour en arrière et que si je fais ça tout sera terminé et que je ne reverrai plus personne. Je sers les dents, j’ai presque envie de me retourner pour crier sur tout le monde que je sais tout ça et que j’ai déjà pris ma décision.
J’ai pris la décision de le faire parce qu’au final même si je ne suis pas sûr de ce que je fais en essayant de rentrer dans la tour, je sais une chose et c’est que toutes les voix que j’entends et qui me demandent de faire demi tour n’existent pas vraiment. Elles appartiennent à des gens que je n’ai pas vu depuis longtemps où qui ont quittés ma vie il y a longtemps.
Et même si elles sont véritablement là, c’est trop tard pour me demander de ne pas le faire. Je le fais pour ma copine parce qu’il n’y a qu’elle qui m’intéresse et qui fait véritablement partie de ma vie. Je lui ai promis de la retrouver de l’autre côté.

J’arrive finalement à la porte et alors que je tends la main vers la poignée pour la tourner les voix derrière moi se mettent à parler à l’unisson.

« Si tu fais ça, tu ne nous reverras plus jamais. »

Ensuite plus rien, le silence. Comme si personne n’avait jamais été là derrière moi pour me parler. J’attrape la poignée et c’est à ce moment là qu’une main se pose sur mon épaule fermement et que retentit la voix de mon frère que je n’avais pas entendue jusque là.

« Pourquoi est ce que tu fais ça ? Tu le sais au moins ? Tu penses vraiment faire la bonne chose ? »

Je tourne la poignée de la porte et j’avance en répondant.

« C’est ma décision, pas la tienne.»

Chapitre précédent | Index Chapitre Suivant